Nicolas, l’irrévérence indispensable…

     Claquant la porte dans un bouillon de jurons, il s’enferma dans la salle de bains. Il n’avait cure du ressenti de ses invités toujours attablés, moulinant bras et doigts à l’entente de son point de vue sur le dernier sujet tendance. Opinion aiguisée, découpant tout argument contradictoire dans une irrévérencieuse tirade sonore et percutante.
« Ras-le-bol de ces connards ! » pensa-t-il…

     Planter tout le monde au beau milieu du plat de résistance était pour lui plus jouissif que culpabilisant. Il n’est pire aveugle que celui qui ne veut pas voir. Il n’est pire sourd que celui qui ne veut rien entendre. Soit ! Que tout ce beau monde gesticule, s’époumone et s’épuise arguant des propos qu’ils croient justes sans en comprendre la finalité. « Incultes vous êtes nés, incultes vous crèverez ! », se convainc Nicolas.

     Bien décidé à se faire couler un bain, il ignora totalement les coups frappés à la porte et la voix qui lui intimait de bien vouloir sortir. Un rictus au coin des lèvres, il tourna les robinets d’époque en laiton à quatre branches, flanqués d’une pastille centrale de porcelaine : une bleue à gauche, une rouge à droite. Il enfonça la bonde à la place qui lui revenait puis se posa en amazone sur le bord de la baignoire. Il regardait danser le chapelet de petites billes relié à cette bonde de métal vieilli.  Vouté, sans détacher son regard de ce curieux ballet, il attrapa à tâtons une bouteille de bain moussant, l’ouvrit, la retourna d’un geste nonchalant et dans un va-et-vient désinvolte, de haut en bas,  vida le contenu restant. En quelques minutes à peine, une partie du chapelet disparut sous une mousse dense et parfumée. « Merde ! c’est quoi ce parfum ? Truc de gonzesse… Qu’est-ce que ça fout dans ma salle de bain !? » . Blasé, il se débarrassa de ses vêtements, qu’il avait mis des heures à choisir pour ce foutu diner mondain. « Mais pourquoi, j’ai invité ces abrutis ? ». Chaque coin de la pièce reçut une part de son apparat. Quand il ne resta plus que le slip qu’il regardait pendre au bout de son index, il haussa les épaules et c’est par-dessus celles-ci qu’il jeta son pare-boules.

     Comme pour contraster avec l’atmosphère féminine que dégageait le bain moussant, il se servit un whisky tout droit sorti du placard de la salle bain et bien sécurisé par les piles de serviettes de toilette moelleuses. Un grincement de bouchon plus tard, il se versa une bonne dose de ce liquide ambré. Il écouta le clapotis du nectar tomber dans le verre, stocker au même endroit, inséparable de sa copine la belle bouteille. Le temps était suspendu dans ce petit endroit. Nicolas était au ralenti, l’air pensif, ne pensant à rien. Tout était brouillard. Le brouhaha derrière la porte semblait venir de loin. Il occultait tout ce qui se trouvait au-delà. Il coupa le fleuve tumultueux des robinets. La vapeur avait envahi la pièce. Il s’alluma une clope, saisit son verre et entra dans ce petit étang de solitude. L’eau était chaude et le réconfortait. Dans un soupir de satisfaction, il se laissa glisser sous la mousse ne laissant en dehors que deux bras, pendant de chaque côté de la baignoire, les mains occupées par sa cigarette et son whisky et une tête propriétaire d’une bouche, elle -même propriétaire des lèvres nécessaires à la communion de son nectar avec ses synapses. Il balançait son verre du bout des doigts de sa main droite tout en tisant sur son mégot de la main gauche. Il chantonnait les yeux fermés, la tête calée en arrière, balançant d’un côté à un autre. Entre deux notes de fond de gorge, il chantonnait : « Je m’en fous… hum… je m’en fous… ». Puis il sifflait une rasade de whisky et tirait une latte. Il était bien, juste bien…

   Derrière la porte, une femme s’obstinait à vouloir le faire sortir. En vain. Dans la salle à manger, on pouvait entendre des discussions houleuses sur le sujet responsable de l’enfermement de Nicolas et des invectives à son attention. Quand certains, qui le connaissaient bien, comprenaient son comportement, d’autres s’en offusquaient se targuant d’être de bons psychologues, sans jamais en avoir été proches, le qualifiant d’arrogant, de suffisant et définitivement irrévérencieux.

Mais qu’en était-il vraiment ? Pouvait-on seulement conclure si vite ? L’irrévérence ne cachait-elle pas une irrésistible envie d’être entendu, d’être compris ?

Nicolas Bedos dira :

« Je suis un arrogant qui cache beaucoup de flips. Je ne dis pas ça pour me dédouaner d’être antipathique », jugeant notamment « la  reconnaissance comme un pansement  à ses angoisses ».

     Il fait partie des écorchés qui écorchent, des cultivés qui cultivent, des emmerdeurs qui vous emmerdent, des étiquetés prétentieux quand il n’est qu’incertain, des incompris qui ont le verbe haut. Sans ce tout, Bedos ne serait pas Bedos et nous n’en aurions pas besoin…

Incorrect : parce que l’irrévérence est trop précieuse pour être laissée aux imbéciles

« Un artiste, une histoire », c’est un moment purement fictif, une écriture instinctive de l’auteure dans un coin de canapé à une heure improbable

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