Source photo : jouer-aux-echecs-en-ligne.net

Deux mains pour demain

Telle une cigogne, la main migratrice de l’adversaire impassible et bien assis revenait sans cesse sur la même pièce de l’échiquier : la reine, sa pièce fétiche. Il aimait cette main royale et majestueuse couronnant d’un pincement de doigts le haut de la pièce de bois sculpté, maitresse et polyvalente. Il était gaucher, aux gestes précis, les yeux clignant à peine et les traits concentrés. De l’autre côté de la table, un joueur hésitant et nerveux, lui aussi gaucher et portant sa main au visage de façons répétées, se frottant les joues, la bouche, les cheveux, tout ce que sa main gauche, une fois libérée du déplacement de sa pièce, pouvait toucher pour se rassurer.  Droite, s’ennuyant à mourir, assistait impuissante aux erreurs répétées de Gauche, sa jumelle, cette main bégayante. Elle aimait l’enlacer et la rassurer le temps d’une pause, lorsque le joueur en détente, sourire en demi-teinte, plantait les coudes sur la table pour emboiter les jumelles l’une dans l’autre, satisfait de croire qu’il avait déplacé la bonne pièce. L’instant n’était que de courte durée, car le concurrent, de sa main fulgurante, avait déjà frappé le chrono. C’était de nouveau le tour de Gauche. Pas de répit pour cette main distraite qui venait tout juste de conduire sa reine à l’échafaud. Gauche se vit la face plaquée de force sur le front humide d’angoisse du joueur, comme une affiche sur un panneau publicitaire barbouillé de colle, après cette bourde. Elle se sentit orpheline après la capture de sa reine, malgré la présence de Droite, colérique, posée sur la table, sur le flanc, doigts repliés et serrés à s’en blanchir les phalanges. C’est alors que les mains belliqueuses et opportunistes de l’opposant, fier personnage plissant les yeux pour mieux verrouiller sa cible, bénéficiant toujours de la présence de l’épouse du roi, achevèrent les espoirs de Droite, main solidaire mais exilée, en déplaçant son cavalier et assénant un échec et mat. Les doigts adverses mimèrent le jeu de jambes d’une danseuse de French Cancan, pouce en bas et doigt en l’air, envoyant valser d’une pichenette le roi mort. Le perdant, d’une moue dubitative et résignée, ne put que reconnaitre le mérite de celui qui lui faisait face dans un applaudissement lent et théâtral.

Gauche et Droite vivaient des instants difficiles malmenées et frappées de la sorte après tant de dévouement. Tantôt réunis, tantôt séparées pendant de longues minutes, c’est sonnées, néanmoins lucides, qu’elles regagnèrent chacune les poches d’un compétiteur désappointé, réalisant que leur destin était de vivre éternellement ensemble, mais toujours séparées. Demain serait un autre jour…

© Copyright 2022 Florence DAUPHIN

Texte protégé

Note : il semble que la poignée de main dans le monde des échecs soit une formalité. Pour mieux comprendre cet usage, je vous invite à lire cet article très instructif sur cette pratique.

Pourquoi les joueurs d’échecs se serrent-ils la main ?

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