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ÉPISODE 5

Résumé de l’épisode précédent.

     Miranda se fait surprendre par Youri alors qu’elle tente d’entrer dans la grange où est enfermé Billy. Celle-ci ayant arraché deux lattes de bois et ainsi laissé un trou béant, Youri, mécontent, doit trouver un moyen provisoire pour les faire tenir en attendant la nuit pour revenir les fixer et ne rien laisser en vue. Margaret est prise d’un doute en rejoignant le réfectoire. Elle s’aperçoit qu’aucune trace de pas en direction de la réserve de bois n’est visible dans la neige, alors que l’ancien lui dit avoir envoyé l’adolescente chercher des rondins. Elle s’interroge immédiatement. Youri lui aurait-il menti ou Miranda ferait-elle encore des vagues ? Et si c’était les deux ?

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ÉPISODES PRÉCÉDENTS / 1 Les dortoirs2 Le programme3 Désaccord4 Complicité

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5 – Doutes

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     Seul le claquement des couverts au contact des assiettes est audible dans le réfectoire. Vladimir trône en bout de table avec les garçons et Gleb avec les filles. Tels des pions dans un collège, ils surveillent avec insistance le moindre geste suspect. Sacha mange nonchalamment, sans trop d’appétit, rempli de culpabilité. Si Billy est enfermé, c’est sa faute. Il jette des coups d’œil furtifs en direction de Vladimir, cette armoire à glace intolérante qui sans hésitation s’est ruée sur lui puis sur son camarade pour les corriger avec vigueur. Les autres garçons l’observent mourant d’envie de lui poser des questions.
Du côté des filles, la petite Clara a retrouvé le sourire. Aby est près d’elle et elle se sent rassurée. Gladys, assise en face, les dévisage d’un air accusateur tout en mangeant. Après les évènements du matin, personne ne se plaint du repas qui pourtant n’a l’air d’enchanter ni filles ni les garçons.

     À la table des membres plane un silence dérangeant. Margaret impose sa présence par son attitude et sa remarque a dissuadé chacun d’ouvrir la bouche. Monica, Youri et Miranda, le trio complice, n’osent plus échanger de regards de peur que ceux-ci soient interceptés par la vilaine. Afin d’avoir toujours un œil sur l’ensemble du réfectoire, aucun des membres ne tourne le dos aux tables des enfants. Youri et Miranda sont placés chacun à un bout de table, respectivement à gauche et à droite. Monica et Margaret sont l’une à côté de l’autre face aux enfants, laissant un champ de vision libre. La vilaine se tourne vers Miranda se tenant à sa droite tout en s’essuyant le coin des lèvres avec une serviette, de façon distinguée.

— Miranda, pourrais-tu te rendre à la réserve de bois pour rapporter quelques rondins secs pour le feu de camp ce soir ?

     L’ancien, les yeux perdus dans son plat de lentilles, relève immédiatement la tête en direction de l’adolescente, serrant fermement sa fourchette, la laissant collée au fond de son assiette dans une main aux phalanges blanchissant sous la pression. Il est suspendu aux lèvres de Miranda redoutant qu’elle tombe dans le piège tendu par Margaret.  Il sait que quelque chose cloche depuis son arrivée au réfectoire, mais il ne parvient toujours pas à trouver le détail qui mène la vilaine à être suspicieuse.

— Ah oui, le bois ! Youri me l’a déjà demandé, répond-elle feignant la surprise pour masquer sa gêne.
— Je suis au courant.
— Euh… tu sais que c’est déjà fait alors…
— Donc tu me confirmes que c’est déjà fait. Très bien, dit-elle.

     Le vieux blêmit de plus en plus ne comprenant pas où Margaret veut en venir. Il intervient prenant un air décontracté et ignorant.

— Tu te demandes si cette tête de linotte a encore oublié, c’est ça ? dit le vieux en riant faussement.
— Et d’après toi Youri, pourquoi pourrais-je bien lui poser cette question ? répond Margaret sans quitter l’ado des yeux.
— À toi de me le dire ! Tu as l’air perturbée par cette histoire de bois. Si c’est le timing qui t’inquiète pour ce soir, sois tranquille, tout sera prêt comme toujours.
— Si c’est l’ancien qui le dit, alors… lâcha-t-elle sans aucune autre explication.

     Elle finit par détacher ses yeux de l’adolescente et termine son assiette. Elle sait que celle-ci n’est pas allée chercher le bois, mais ce qu’elle se demande, c’est si Youri le sait ou si lui aussi s’est fait duper.
Monica a le cœur qui bat. Elle connait très bien sa sœur et comprend qu’elle n’en restera pas là, qu’elle cherchera et trouvera le fin mot cette histoire qui la travaille. La vilaine n’aura aucun remords à rapporter le moindre manque de loyauté d’un des membres au « Grand Manitou ». À celui qui dirige les opérations depuis son fauteuil de luxe à des kilomètres d’ici, celui qui envoie le ravitaillement dans ce trou paumé, sans qui ils mourraient tous de faim et de froid. Celui qui utilise des enfants pour extraire de fabuleux diamants des mines de Yakoutie dans la République de Sakha au nord-est de la Sibérie. Une extraction secrète et interdite depuis la désaffectation de cette mine qui ne lui appartient pas et de l’abandon et désertion totale de la petite ville de Mirny.

— Monica ?! Tu rêves ?
— Pardon, tu me parlais ? répond-elle extirpée de ses pensées.
— Je te demandais d’aller chercher les fruits. Nous avons terminé et les gamins aussi.
— Je vais les chercher.

     Monica se lève et part en direction de la cuisine. Elle ressort quelques secondes plus tard avec un panier de pommes et distribue les fruits aux enfants. Une pomme par personne. C’est dans le même silence du début que se termine le repas. Les enfants sont raccompagnés dans leurs dortoirs par les deux acolytes pour une heure de repos avant la suite du programme. Margaret rejoint son baraquement précisant qu’elle doit mettre sa liste à jour, Monica et Miranda sont chargées de débarrasser et laver la vaisselle. Quant à Youri, il lui incombe d’inspecter un tuyau d’évacuation d’eau endommagé à l’arrière du réfectoire à la demande de la vilaine. Chacun reprend ses tâches dans un ambiance pesante.

     Profitant d’un moment ensemble, Monica ouvre la petite fenêtre de la cuisine et interpelle Youri affairé dehors sur la tuyauterie. À cet endroit froid de la planète, les canalisations sont hors-sol, car enterrées elles gèleraient, facilitant le travail de l’ancien.

— Youri ! Il faut qu’on trouve un moment pour discuter ce soir.
— Tu connais les habitudes de Margaret, tu devrais pourvoir me dire à quel moment.
— Le problème n’est pas Margaret puisqu’elle ne reste jamais longtemps avec nous près du feu de camp. Le plus imprévisible sera le comportement de Gleb et Vlad. S’ils restent près du feu, il n’y aura pas moyen de discuter tranquille.
— On trouvera bien quelque chose à leur demander ou une excuse pour s’éclipser. De toute façon, ils ne sont que des exécutants et Margaret ne les met jamais dans aucune confidence. Aucun risque qu’ils soupçonnent quoi que soit. Et connaissant ta sœur, elle va les assigner à la surveillance des baraquements des mômes pour la nuit.
— Cette obsession de la surveillance ! Où tu veux qu’ils aillent ces pauvres gosses ?! Il fait un froid de pingouins et on est au milieu de nulle-part !
— Je sais Monica, je sais… Au fait, il faut avoir cette discussion en présence de Miranda. Il est temps de lui confier certaines choses si tu vois ce que je veux dire…
— Je ne suis pas sûre d’être prête pour ça.
— Eh bien il va falloir !
— Et qu’est-ce que je dois savoir au juste ? demande Miranda qui vient d’entrer dans la cuisine.
— Voilà Monica, tu n’as plus le choix maintenant, lâche l’ancien en retournant à ses occupations.
— On improvisera devant le feu ce soir, répond-elle avant de refermer la fenêtre.

     Monica pivote vers Miranda se tournant et retournant les doigts nerveusement lui adressant un sourire timide.

— Nous allons devoir discuter tous les trois ce soir, c’est important. Mais il va falloir qu’on se débarrasse des deux idiots.
— Ça ne devrait pas être trop difficile, dit Miranda. Comme tu viens de le dire, on improvisera. Le gamin doit sortir de la grange pour rejoindre le groupe des garçons ce soir, je pense que Margaret va planter Vlad et Gleb devant les dortoirs.
— Je vois que tu penches pour cette hypothèse toi aussi. Ce serait en effet une bonne chose. Nous devrons rester en phase. Pour le moment, terminons notre boulot et rentrons au baraquement.
— Pourquoi on fait tout ça Mouniette ? Pourquoi ?
— On en a déjà parlé Miranda.
— Ouais, eh bien tu ne m’as pas tout dit apparemment !
— On verra ce soir. Dépêchons-nous de finir.

     Sur le visage de l’adolescente apparait une soudaine tristesse. Elle boucle le rangement du réfectoire et laisse Monica terminer vaisselle. En sortant, elle croise Youri qui entre. Elle ne lui adresse aucun regard, comme si elle ne le voyait pas. Il s’arrête, tire une bouffée sur sa roulée et crache la fumée en la regardant filer vers le baraquement où se trouve Margaret. Les deux mains dans les poches de sa parka, la tête baissée et le bonnet enfoncé au plus près des yeux, Miranda fuit. Elle fuit ce moment ressenti comme l’annonce d’une mauvaise nouvelle. Youri entre rejoindre Monica.

— Ça va être compliqué hein ? dit-il plein de compassion.
— Comment allons-nous faire Youri ? On ne fait pas le poids. Je ne veux pas qu’il arrive quelque chose à Miranda. Et nous ? Qu’est-ce qu’on va devenir ? On ne peut pas rester sans rien faire.
— La providence Monica, la providence… Il ne nous reste plus que ça !
— Pas très encourageant…
— Nous trouverons un moyen. Ça prendra le temps que ça prendra. Allez, viens, on rentre au baraquement.

Monica ferme doucement la porte de la cuisine puis celle du réfectoire et prend le chemin du baraquement, accompagnée du vieux.

Ce qui les attend est une guerre contre des puissants. Mais quels puissants ? Et quelle guerre ?

     Texte protégé

À SUIVRE …

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